Nos relations interpersonnelles évoluent à un rythme effréné. En Espagne et dans une grande partie de l'Europe, le débat sur les liens affectifs ne se limite plus aux relations amoureuses ou à la famille : il influence notre façon de vivre ensemble, de demander de l'aide et notre sentiment d'appartenance. La qualité des liens sociaux est un élément clé du bien-être émotionnel, qui dépend aussi de l'environnement, de la communauté et de la force des liens eux-mêmes , et pas seulement de la capacité d'un individu à gérer ses émotions.
L'hyperconnectivité et l'intelligence artificielle viennent s'ajouter à cette équation. Le débat est loin d'être anodin, car certaines personnes recherchent déjà de la compagnie, du soutien, voire des relations amoureuses par le biais de chatbots. La question fondamentale n'est pas de savoir si la technologie est bonne ou mauvaise, mais quelle place elle occupe dans notre vie affective. Il ne s'agit pas de diaboliser ou d'idéaliser la technologie , mais de décider de l'espace que nous souhaitons lui accorder dans notre vie émotionnelle.
Une société connectée qui se sent seule

La Fondation de la Croix-Rouge espagnole a consacré l'année 2025 à l'analyse du lien entre bien-être émotionnel et vulnérabilité. Mari Satur Torre, sa directrice générale, explique que le principal enseignement a été de confirmer que le bien-être ne peut être appréhendé uniquement d'un point de vue individuel. Les recherches et les entretiens menés montrent que les facteurs sociaux, économiques, relationnels et communautaires jouent tous un rôle. La solitude non désirée n'est plus un problème exclusivement personnel , mais un phénomène social. Selon les données, elle touche une personne sur cinq et un jeune sur trois.
Le paradoxe est flagrant : nous vivons avec d’immenses possibilités de connexion, et pourtant, nombreux sont ceux qui ne se sentent pas véritablement connectés. Être constamment connecté ne garantit pas le sentiment d’être accompagné. La technologie peut rapprocher les personnes éloignées et réduire les barrières, mais elle peut aussi accroître la comparaison sociale, la pression de répondre et les interactions superficielles. La technologie n’est ni la cause ni la solution à la solitude ; son impact dépend de son usage, de nos compétences et du contexte.
Quand l'IA promet une compagnie sans conflit

L'intelligence artificielle générative n'est plus seulement un outil pour répondre à des questions ou effectuer des tâches. Certaines personnes se tournent vers les chatbots pour trouver de la compagnie, du soutien émotionnel, des relations amoureuses ou des rencontres sexuelles. En 2024, l'artiste espagnole Alicia Framis a célébré un mariage symbolique avec Ailex, un hologramme créé grâce à l'intelligence artificielle. L'anthropomorphisme nous conduit à attribuer des caractéristiques humaines à des systèmes qui n'en possèdent pas.
L'attrait de ces compagnons artificiels réside dans leur absence de jugement, leur disponibilité immédiate et leur capacité d'adaptation à nos préférences. Un partenaire humain, en revanche, a ses propres besoins ; il peut avoir envie de parler alors que nous n'en avons pas envie ou qu'il a besoin d'espace. L'intimité ne se résume pas à se sentir écouté, mais implique également de comprendre et de répondre aux désirs et aux limites d'une autre personne. L'intimité sans réciprocité est paradoxale : plus l'IA se plie à nos désirs, plus elle s'éloigne d'une relation d'égal à égal.
Dépendance, risques et signes avant-coureurs
Une étude publiée dans JMIR Mental Health par des chercheurs de l'Université Northeastern analyse les raisons pour lesquelles ces plateformes peuvent engendrer une dépendance affective, des délires et de graves problèmes. L'étude mentionne Character.ai, lié à des suicides d'adolescents aux États-Unis, et Replika, associé à des épisodes psychotiques chez les utilisateurs adultes. Les auteurs soutiennent que la cause profonde réside dans la conception même de ces systèmes, programmés pour paraître chaleureux et empathiques. Le problème ne se limite pas aux utilisateurs de ces outils, mais concerne également une conception qui valorise la chaleur humaine et la validation constante.
Les chercheurs parlent de flatterie structurelle : les modèles valident les réponses de l’utilisateur et peuvent amplifier les croyances erronées ou la détresse émotionnelle. Ce phénomène est aggravé par une asymétrie sous-jacente. L’utilisateur se confie, le système répond, mais il n’existe pas de véritable réciprocité. La conversation peut sembler réciproque, mais l’interlocuteur manque de vulnérabilité, d’expérience et de responsabilité.
Dans le domaine des relations humaines, la psychothérapeute Tracy S. Hutchinson a décrit cinq schémas qui méritent attention : des débuts très intenses, un engagement précipité, un manque de réciprocité émotionnelle, une froideur face aux émotions du partenaire, des disputes où l’autre est systématiquement blâmé, des mensonges, de la manipulation ou une absence de remords. Une étude menée en 2024 auprès de 238 étudiants et 521 adultes aux Pays-Bas a mis en évidence des liens entre les traits psychopathiques et une plus grande insécurité affective. Le manque persistant d’empathie et de réciprocité érode la confiance de manière irrémédiable.
Les graves conséquences de cette situation alimentent désormais le débat public. Aux États-Unis, quatre États (l’Illinois, le Nevada, le Rhode Island et le Maine) ont adopté des lois limitant l’utilisation de l’IA à des fins thérapeutiques. L’Union européenne envisage de fixer des limites d’âge pour l’accès des mineurs aux applications de compagnons virtuels. Face au manque de données probantes sur leur innocuité à long terme, les gouvernements examinent ces plateformes de plus près.
La proposition des chercheurs n'est pas une interdiction pure et simple. Ils soutiennent que les chatbots peuvent jouer un rôle dans le soutien émotionnel, mais qu'ils doivent fonctionner comme des outils renforçant les systèmes de soins humains, avec des avertissements clairs et des interfaces n'encourageant pas l'attachement émotionnel à la machine. L'essentiel est que la technologie amplifie les liens humains plutôt que de les remplacer.
Que pouvons-nous faire de nos relations ?
En Espagne, le forum Demos 2026, organisé par l'Association espagnole des fondations et le Coordinateur catalan des fondations, a réuni plus de 3 400 participants, 240 activités et plus de 500 intervenants. Mari Satur Torre souligne que le secteur des fondations peut faire le lien entre savoir, innovation et action sociale. Aucune organisation ne détient à elle seule toutes les réponses à la solitude ou à l'impact des technologies.
Les recommandations portent sur la littératie émotionnelle et numérique, l'esprit critique et la création d'environnements favorisant des relations saines. Familles, écoles, organismes gouvernementaux, entreprises technologiques et organisations sociales partagent cette responsabilité. Fin septembre, la Croix-Rouge Jeunesse a présenté le document « Santé mentale et jeunes vulnérables » dans le cadre du projet Acompaña, qui souligne l'importance du soutien et des réseaux. Le bien-être numérique est également une responsabilité partagée.
Le défi n'est pas de choisir entre les écrans et les personnes, mais de décider comment ils coexistent. Les liens affectifs se tissent avec le temps, la présence, l'attention et la réciprocité ; ils nécessitent aussi des communautés inclusives, des politiques qui réduisent les inégalités et une conception technologique qui ne confonde pas camaraderie et dépendance. Renforcer les liens humains demeure une tâche collective, et non un simple ajustement individuel.


